Cet article a été initialement publié sur le site de la revue Manifesto XXI.

J’ai découvert Fatima Al Qadiri le titre Shanghai Freeway, au détour d’un dj set de Cashmere Cat pour le MoMA PS1’s Warm Up 2014. Shanghai Freeway, extrait d’Asiatisch, nous plonge dès les premières notes dans un extrême-orient théâtralisé, grave, qui ethnocentrés que nous sommes, nous paraît être celui de la Chine médiévale du Détective Dee.
Fatima Al Qadiri – Shanghai Freeway
Oui, Asiatisch est une invitation à découvrir une « Chine imaginée ». En effet, si l’album s’ouvre sur Shanzhai, réinterprétation par Helen Feng du Nothing Compares 2 U de Sinéad O’Connor, Fatima Al Qadiri ne s’est en réalité jamais rendue en Chine, et l’album concept est né à l’issue d’une rencontre entre la musicienne et le collectif d’artistes Shanzhai Biennial au MoMa PS1. Aussi, il ne décrit pas la Chine telle qu’elle est, mais seulement telle qu’elle peut être perçue depuis le prisme du monde occidental.
Ainsi, non contente d’allier beats hip-hop, grime, r’n’b et sonorités orientales, Asiatisch est une œuvre ultra-référencée, nourrie des créations occidentales qui l’ont précédées dans la représentation de l’extrême orient, mais qui par la revendication de sa dimension imaginaire évite de tomber dans le stéréotype.
Fatima Al Qadiri – Ghost Raid (Desert Strike EP)
Cependant, le travail de Fatima ne se limite pas à la description d’une Asie fantasmée, et son œuvre, radicale, pourrait presque être qualifiée de totale. Forte de ses activités de photographe, de journaliste pour DIS Magazine, ainsi que de sa collaboration avec Shanzhai Biennial, Fatima Al Qadiri croise les disciplines artistiques — musique, mode, art contemporain. Mais surtout, sa musique comporte une véritable portée symbolique, presque métaphysique, emmenée par des chœurs puissants que n’aurait pas reniés Wagner.
Native du Sénégal, mais élevée au Koweït, à 9 ans, elle vit l’invasion du pays, précédant la première guerre du Golfe. Cloîtrée chez elle avec sa sœur pendant sept mois, elle apprend le piano, alors que son père est retenu otage en Irak.
Les coups de feu qui viennent agrémenter les rythmes saccadés et soutenus d’un grime martial sur son maxi Desert Strike, publié en 2012, sont des réminiscences de cette période qui la hante, depuis ce jour d’août 1990 où elle a entendu pour la première fois le nom de Saddam Hussein.
C’est d’ailleurs à partir de ce moment qu’elle commence à s’intéresser aux jeux-vidéo. D’abord moyens de fuir une réalité brutale, les mondes virtuels sont aujourd’hui pleinement intégrés dans ses clips, qui font appel à l’esthétique et aux codes vidéo-ludiques.
Et si le collectif Future Brown qu’elle forme aux côtés d’Asma Maroof, Jamie Imanian-Friedman et Daniel Pineda ne revendique pas explicitement une « musique de club futuriste », le nom « Future Brown » — décrit comme « un fond de teint universel, pour toutes personnes, de tous types de couleurs » — est la marque de cette esthétique futuriste à la croisée de l’art, de la musique, mais aussi du marketing et du branding.
Future Brown – Room 302 Feat. Tink