Cet article a été initialement publié sur Medium.

Avant d’entamer un carnet au sujet de mes recherches futures, bref état du travail entrepris l’année dernière lors de mon mémoire de M1 : Internet, une rationalité du contrôle en actes, disponible intégralement ici.
Cette recherche prend son origine dans ma découverte des sciences de l’information et de la communication et notamment des travaux de Pierre Musso au sujet des utopies technicistes du réseau héritées de la pensée de Saint-Simon. À la lecture de ces travaux, il semblait que notre perception commune d’Internet était en partie faussée. En effet, le discours sur Internet, quand il ne renvoie pas simplement à une prétendue « virtualité», est encore largement dominée par deux conceptions. D’un côté, cette utopie Saint-simonienne prolongée par les cybernéticiens qui suppose que la libre circulation de l’information entraine à elle seule le changement social, de l’autre, celle de la critique des média de masses.
Cette critique est d’ailleurs foisonnante aujourd’hui si l’on observe la récurrence des travaux sur les plateformes média, les GAFAM (Google Amazon, Facebook, Apple, Microsoft). Cependant, Guy Debord remarque quelle procure l’avantage dissimuler la réalité de nos sociétés derrière une multitude infinie de divergences au cours desquelles « Assez fréquemment, les maitres de la société se déclarent mal servis par leurs employés médiatiques ; plus souvent, ils reprochent à la plèbe des spectateurs sa tendance à s’adonner sans retenue, et presque bestialement aux plaisirs médiatiques ».
Les premiers écrits de Marshall McLuhan, théoricien précurseur du « village global », sont assez symbolique de ces deux perceptions d’Internet. Ce qui fondait Debord à le qualifier de « premier apologiste du spectacle, qui paraissait l’imbécile le plus convaincu de son siècle ».
Ainsi, nous avons voulu mettre de côté ces deux paradigmes dominants, au profit d’un domaine qui nous avait semblé jusqu’ici relativement délaissées, celui de l’analyse des procédures et des techniques de gouvernementalités telles qu’elles se trouvent déployées dans l’espace d’Internet, nous appuyant ici sur l’héritage de Michel Foucault.
En effet, d’après Gilles Deleuze : « la communication est la transmission et la propagation d’une information, l’information étant un ensemble de mots d’ordres. L’information est donc le système du contrôle ». Ainsi la cybernétique, comme théorie d’une société reposant sur le réseau comme circulation libre de l’information, ou la circulation libre de mots d’ordres, peut être rapportée à la « science du gouvernement », selon les mots d’André-Marie Ampère.
En ce sens, nous pensons que la cybernétique est la forme de gouvernement de ce que Foucault et Deleuze ont décrit comme les sociétés de contrôle, et que les plateformes media (intermédiaire qui rassemblent des groupes et favorisent les échanges économiques et sociaux — sites collaboratifs, réseaux sociaux, marketplace…), y jouent un rôle stratégique prépondérant.
De fait, aujourd’hui, la pratique du gouvernement par la surveillance de masse s’identifie de moins en moins à la souveraineté étatique. Elle s’appuie sur la « co-création » et « la collaboration » avec des entreprises privées et la production de données et d’informations par les utilisateurs eux-mêmes des services et technologies de l’information et de la communication. Cette alliance militaro-industrielle est une affaire entendue au moins depuis 2013, année de la révélation du programme PRISM par Edward Snowden, mais qui ne cesse de nous être réaffirmée, comme l’a montré aux États Unis le mois dernier la récupération par le Pentagone des profils des 220 millions de personnes ciblées par l’entreprise Cambridge Analytica.
Le travail que nous discutons se donnait donc pour objectif d’observer dans quelle mesure Internet, par l’intermédiaire des plateformes, peut-il être considéré comme une rationalité du contrôle en actes. Autrement dit, peut-on considérer les plateformes comme des dispositifs participant des sociétés de contrôle ?
Le développement de cette question s’est effectué en trois temps.
- Tout d’abord, nous pensions qu’une bonne compréhension de ce qu’est Internet, et de ses enjeux économiques, sociaux et politiques, devait passer par un**e relecture spatiale. **Nous nous sommes donc éloignés de la simple vision d’un objet technique ou d’un réseau décentralisé, en proposant de penser Internet comme un espace, comme le lieu de déploiement d’un certain nombre de pratiques humaines et de rapports sociaux. Cette idée nous vient de Boris Beaude, qui paraphrasant Kant, nous permet de saisir Internet dans toute sa complexité. Pour lui, de même qu’Internet, l’espace n’est ni un support, ni un contenu, ce n’est pas une chose, mais l’ordonnancement des choses.
Décrivant un certain nombre des propriétés particulières de l’espace d’Internet, notamment à l’aide d’illustrations extraites de l’Atlas Critique d’Internet de Louise Drulhe, nous avons remarqué que les plateformes, en situation d’hypercentralité sur Internet et concentrant pour une grande part les modalités de l’interaction et de la communication simulent l’existence d’espaces publics, espaces pourtant entièrement tournés vers la marchandisation. Sur le modèle des « shopping malls » décrit par Jean-Pierre Garnier, ce sont des espaces privés « délimités, découpés, hiérarchisés, et contrôlés, où l’usager est incité à se comporter en consommateur et en spectateur. Ainsi, la plateforme nous est apparu comme le dispositif par excellence du pouvoir sur Internet, dirigeant la pente du web et réagençant son architecture, traçant ses utilisateurs et analysant chacune des données qu’ils émettent.
- Dans une seconde partie, nous avons voulu développer cette idée d’une plateforme comme dispositif, l’inscrivant dans la continuité de ce que Michel Foucault et Gilles Deleuze ont pu caractériser comme les sociétés de contrôle.
Dans le contexte de ce qu’il a appelé la société disciplinaire, la biopolitique est un néologisme utilisé par Michel Foucault pour identifier une forme d’exercice du pouvoir qui porte, non plus sur les territoires mais sur la vie, son but n’est pas uniquement de réprimer mais d’orienter les comportements. La biopolitique, est l’exercice typique du gouvernement.
La société disciplinaire est quadrillée, segmentée par des hétérotopies et des dispositifs qui distribuent les individus selon des espaces complexes, architecturaux, temporels, fonctionnels ou hiérarchiques à la manière de la prison panoptique de Bentham. En tant que forme, Foucault affirme que le « panoptisme » structure des espaces où il vise à « imposer une tâche ou une conduite quelconque à une multiplicité d’individus quelconque ».
Dans le Post-Scriptum sur les Sociétés de Contrôle, Gilles Deleuze expose la crise des sociétés disciplinaires, due selon lui à une mutation du capitalisme, reposant toujours plus sur la circulation de flux. Il théorise alors une société ouverte où le contrôle est modulable à l’infini, potentiellement capable d’intégrer toutes les mutations du réel. Dans la transition vers la société de contrôle, on observe une virtualisation progressive des dispositifs panoptiques, ainsi que leur mise en réseau qui rend l’individu potentiellement contrôlable à tout moment. Ainsi, à mesure que se développent les technologies de l’information et de la communication, à mesure que se développent des lieux réticulaires et les possibilités de la surveillance de masse, se développent les techniques du contrôle.
Aujourd’hui, nous pouvons penser que notre société se trouve quelque part dans l’hybridation entre ces deux idéaux-types (société disciplinaire et société de contrôle), mais se rapproche continuellement d’une société toujours plus contrôlée se recomposant autour de résidus de souveraineté et de discipline.
Dans ce contexte, au travers des exemples de Google et Facebook et par comparaison avec la définition du dispositif de Giorgio Agamben, nous avons pu établir le fait que la plateforme media sur Internet est un dispositif du contrôle. En effet, les plateformes media établissent un réseau de discours (ses contenus), d’institutions, d’édifices (ses architectures algorithmiques), disposant de lois (ses conditions d’utilisation), de mesures de polices (le bannissement par exemple) et de propositions philosophiques. Par la collecte, le stockage et le traitement massif de données issues des pratiques quotidiennes de leurs utilisateurs, elles sont au croisement des relations de pouvoir et de savoir. Elles usent de cette position stratégique par la structuration de l’espace d’Internet sur le mode du panoptique.
- Pour détourner Guy Debord, nous avons insisté sur les grands moyens des plateformes sur internet, au cœur de de la société de contrôle, que dire de leur grand emploi ?
Tenter d’apporter un début de réponse à cette questions était l’objet de notre dernière partie. Étant entendu que pour Deleuze, l’avènement des sociétés de contrôle n’est pas une évolution technologique sans être plus profondément une mutation du capitalisme, il faut remarquer que le déploiement en tant que forme panoptique des plateforme média est à la base de leur modèle économique. Les analyses du Digital Labor telles que celle proposée par Antonio Casilli nous permettent de comprendre la réduction de nos « liaisons numériques » à un moment du rapport de production, mais il me semble que ce processus s’inscrit dans la continuité historique de ce que Debord avait nommé la Société du Spectacle, à savoir le processus de subsomption du social dans le marchand, avec tout ce qu’il véhicule comme réification des individus et falsification de la vie quotidienne.
Enfin, il m’a semblé important de faire état de la Théorie du Bloom de Tiqqun, qui s’inscrit directement dans la filiation de Michel Foucault et Guy Debord.
La tentative de Tiqqun en 1999, fut de nouer dans un mouvement deux stratégies mobilisées par Foucault, l’analyse des procédures et des techniques de gouvernementalité et l’analyse des processus de subjectivation et des pratiques de soi, pour répondre à ceux qui à l’époque étaient en recherche d’un nouveau sujet politique, qu’une théorie du sujet ne serait possible que comme théorie des dispositifs. Cette idée répond à l’affirmation d’Agamben selon laquelle, ce sont les dispositifs qui impliquent des processus de subjectivation, qui produisent leurs sujets. Tiqqun va jusqu’à considérer, reprenant Heidegger que le Bloom, l’homme des métropoles et de la cybernétique, est « l’étant crépusculaire » pris dans le spectacle et le biopouvoir, qu’il ne fait pas l’expérience de la vie quotidienne, mais seulement de conventions, de règles, d’une seconde nature entièrement symbolisée, qu’il est complètement dépossédé de son Être.
Ce constat nous semble entrer en résonance avec une idée largement partagée, l’idée que la rationalité technique a désenchanté le monde étant devenue une « scie de la pensée ». Pour autant, nous avons voulu signifier notre relative perplexité face au remède typiquement Heideggerien proposé par Tiqqun, à savoir « l’expérience du néant », qui semble nous conduire à l’impasse.
Pour conclure, soulignons que la nécessité de penser Internet comme la continuation des sociétés de contrôle ne fait que souligner l’urgence de la mise en visibilité de ses mécanismes de pouvoir par une critique de son déroulement historique et social mais surtout de leur déconstruction par une pratique sociale et politique.**
Pour aller plus loin : Internet, une rationalité du contrôle en actes, Mémoire de M1 de Meven Marchand Guidevay, sous la direction de Didier Mineur.
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