Cet article a été initialement publié sur le site de la revue Manifesto XXI.

Julian Casablancas est un de ces monstres de la musique actuelle. Casablancas c’est The Strokes, c’est Reptilia, You Only Live Once, Slow Animals… Mais aussi, plus récemment Instant Crush, extrait de Random Access Memories, dernier album des Daft Punk où il vient, le temps d’une collaboration, délicatement enfiler casque et vocoder.
Mais que s’est-il donc passé chez le dandy, fils de John Casablancas (fondateur de l’agence de mannequins Elite), et de Jeanette Christiansen (un mannequin danois élue Miss Danemark en 1965) ?
Quelle est la raison expliquant ces clips lo-fi, sales et étranges, cette abominable dégaine et ces perfectos cloutés ? Pourquoi tant de cris et de rugissements de guitares ? Mais d’où proviennent donc ces râles profonds et cette puissante basse répétitive ?
La folie. Il semblerait que seule la démence puisse expliquer ce récent passage du patient Casablancas d’une pop joyeuse à ce terrible album qu’est Tyranny. Serait-il donc malade de son succès, au point de signer sur cet album le suicide de sa carrière ?
Non, non et non. La folie n’explique rien de Tyranny.
Effectivement le travail avec les Daft Punk sur Instant Crush a très probablement influencé la composition de cet album. Comme il le concède lui-même, c’est réellement sur ce titre que Julian Casablancas chante pour la première fois dans les aigus, mais c’est aussi à cette occasion qu’il maîtrise l’utilisation du vocoder. Ce sont là les éléments cruciaux de ce qui est désormais pour moi son meilleur titre, Human Sadness. Plus que de la musique, c’est une ambiance qui est développée tout au long des 10,57 minutes du morceau cinématographique. Finalement, à l’instar de l’album Suck it and See des Arctic Monkeys, suivi par AM, il semblerait qu’Instant Crush soit la mièvrerie permettant l’éclosion d’un Human Sadness… À vrai dire, jamais Julian Casablancas n’avait crié aussi juste.
Sur Tyranny, la chaude voix de Julian Casablancas porte l’indignation, la tristesse, la rage. Il explique à qui veut l’entendre que les raisons de sa révolte sont partout. Ainsi, il renoue avec la contestation punk et des heures plus « garage » des Strokes, lorsqu’ils étaient encore capables de faire du bruit.
Avec l’appui de son « gang », The Voidz, Julian Casablancas accompagne ce déferlement rageur d’une composition musicale incroyablement hétéroclite. Les samples, les effets multiples, autant que les influences, se mélangent dans le plus merveilleux des bazars. D’une mélopée tribale accompagnée de rythmes arabisants sur Dare I Care, on s’engouffre au milieu des influences celtiques sur Nintendo Blood.
Et si la basse est abondamment mise en avant dans la production, cela ne constitue en aucun cas une faute de goût. D’abord parce que l’on a enfin une belle brochette d’héritiers de Juicebox, mais surtout parce qu’il est intolérable que personne ne se soit soucié plus tôt du terrible sort des bassistes depuis la disparition du Jazz Funk.
À tout ceux qui pensent cet album comme un immense doigt d’honneur de Julian Casablancas au monde entier, je ferai remarquer qu’au moins celui-ci a la décence de le faire payer bien moins cher que la majorité de ceux distribués allègrement par une industrie musicale de plus en plus lâche et insipide. En effet, Tyranny est distribué directement par Cult Records, le label indépendant créé par Julian Casablancas, pour la modique somme de 3,87$ en version numérique.
Finalement, je vous recommanderais de noter qu’à la manière de son single, Human Sadness, cet album ne peut s’appréhender parfaitement dès la première écoute. Tyranny, cette pépite musicale stratifiée, n’est pas à écouter, mais à réécouter.