Cet article a été initialement publié sur le site de la revue Manifesto XXI.

Des Gérards sont près du bar, quelques Superets servant des bières non loin d’eux. Nous venons de traverser la boue. La boue qui sera dès demain le personnage central d’au moins 4 photos, et 3 articles dans les quotidiens locaux, aux côtés d’une prise de l’homme portant un sac à dos crocodile et d’un plan de la foule resserrée au Fort Saint Père.
Nous sommes vendredi soir et c’est effectivement sur le site du festival malouin, La Route du Rock, que nous venons de pénétrer. La première claque est mise par Fuzz, l’un des très nombreux projets du multi-instrumentiste Ty Segall, alors à la batterie. Cheveux gaufrés, fond de teint d’une pâleur extrême et lèvres noires, on est esthétiquement bien trop proche d’un mauvais groupe de hard rock. Mais musicalement… C’est lourd, très très lourd, on se croirait devant Black Sabbath. Fuzz ne vole pas son nom, la saturation s’incarne devant nous.
Toute la soirée, alternant entre la scène des remparts et la scène du fort, les groupes s’enchaînent. On retiendra Algiers, les « Death Grips du gospel » et leur bassiste à la beauté froide ; Ratatat que l’on se gardera bien de vous présenter, mais qui nous livre un show formidable entre percussions quasi tribales et projections psychédéliques à base de vidéos de volatiles en tous genres.
Puis enfin, le méticuleux Parisien, Erwan Castex, Rone. C’est finalement celui qui nous surprend le plus ce soir là. En effet, après avoir sorti en début d’année « Créatures », un album doux et poétique, dont les nappes de synthétiseurs n’en finissent jamais de s’étirer, il nous livre là un live très énergique, où de nombreux morceaux sont retravaillés pour l’expérience de la scène. L’espace d’une performance, il se rapproche encore un peu plus de Clark, et de son univers sombre, dont il revendique une part d’inspiration.
Le samedi après midi, sur la plage, c’est Flavien Berger qui retient notre attention. Entre techno planante et pop synthétique, le tout jeune producteur nous entraîne vers les profondeurs ; c’est poétique, élégant, psychédélique.
Lorsque nous retournons sur le site, après un fabuleux trajet en navette (Mac DeMarco et The Doors s’échappent d’une enceinte au fond du bus), il est grand temps de retrouver Kiasmos, mais aussi (surtout ?) de manger.
C’est ainsi que nous nous retrouvons, dansant devant l’islandais Ólafur Arnalds et le féroïen Janus Rasmussen, oscillant à chaque pulsation, une box de tartiflette à la main. À peine sustentés, et déjà la nuit tombe. Boites à rythmes incisives et guitares ravageuses, le post-punk de The Soft Moon nous happe.
Cela n’aura pu vous échapper, Bjork est la grande absente de cette soirée du samedi. Cependant, c’est à notre grande satisfaction qu’elle est remplacée par Foals. Les cinq britanniques enchaînent des titres tous bien connus par la foule qui les scande (Spanish Sahara, Inhaler, My Number…).
Nous sommes déjà dimanche après-midi, et Jimmy Whispers nous raconte sa vie, torse nu sur la plage, non sans renverser une bonne moitié de sa bière par terre. Whispers est un bricoleur qui compose à l’orgue et s’enregistre sur téléphone. On croirait entendre l’alter-ego indie-pop du geek fantastique Dan Deacon, programmé plus tard dans la soirée.
Le live électrisant de Savages nous confirme sans peine (tout comme Hinds après elles) que quatre filles peuvent frapper fort et retourner une foule exigeante. Néanmoins, il nous confirme aussi qu’en 2015, le traitement à l’image d’un groupe féminin reste différencié, notamment sur les écrans de part et d’autres de la scène. Plans partant des talons-hauts, régulièrement mis en avant, pour remonter le long de la silhouette des musiciennes, très (trop ?) nombreux plans de dos. Je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais vu le déhanché d’un chanteur masculin de post-punk aussi bien mis en valeur.
Passé cette petite déception, nous nous retrouvons tout de même sur d’autres déhanchés (de face cette fois), et c’est dans une ambiance torride que le collectif Jungle vient clôturer ces trois jours de festival. Funk, soul et disco s’entremêlent sur fond d’électronique synthétique et de sonorités cuivrées, la boue a séché, la chaleur est omniprésente.
