Cet article a été initialement publié sur le site de la revue Manifesto XXI.

Nous sommes en 2015, c’est toujours la Vème République, le rap n’a pas encore pris la place de la politique.
En revanche, il semblerait que l’ensemble du rap français soit atteint d’un étrange mal. Les rappeurs, autrefois figures terrifiantes, couteau entre les dents, symboles du sale et du politiquement incorrect ne font plus peur à ta grand-mère. Pire, ils ont arrêté d’épouvanter les chroniqueurs télé. C’est la merde. Quoi de plus affreux que la vision d’horreur d’un Yann Moix condescendant, en pleine démonstration d’ignorance face à un Nekfeu qui ne veut rien d’autre que lui demander gentiment de se taire ?
Passons l’ironie du fait que le prude Yann Moix se gargarise de rechercher une violence, notamment sociale, dont il n’a probablement pas idée. L’important est de noter que le rap français n’est pas monolithique, qu’il ne se limite pas aux deux ou trois préjugés d’un chroniqueur télé, et surtout, qu’il n’a en aucun cas le devoir de satisfaire à des codes prédéfinis.
Alors si toi non plus tu ne comprends pas trop ces démonstrations de fragilité qui parsèment l’emo rap, ne t’inquiète pas, nous sommes là pour toi.
Nusky & Vaati – Fantôme
Influences trap et mélodies à la douceur diaphane, Vaati nous emmène vers les hautes sphères pendant que Nusky, ombre torturée, pose calmement, la voix sobrement habillée d’une touche de vocoder. Après un EP trois titres réussi, Lecce, ils sont de retour avec Swuh, une élégante mixtape auto-produite. Du single Fantôme à un freestyle éthéré de 5 minutes sur fond de guitare, en passant par un interlude au piano, ceci n’est rien d’autre que le projet le plus intéressant de cette année 2015.
Vald – Bonjour
« Bonjour, un hymne comme le Nouveau roman du rap Français. Un texte qui est en fait un prétexte, une histoire qui n’en est pas une, comme le Nouveau roman était une histoire sans personnages »
Oui, on crie peut-être un peu rapidement au génie à l’écoute de Vald, mais il n’en reste pas moins que le rappeur du 93 est un excellent conteur.
Sémaphore – Cailloux Bleus (Prod. Robotnik)
« Tous les jours on développe des carences, des caries, on a pas de scrupules à copier les cainris »
Concernant les caries, on veut bien les croire : le Purple Drank dont ils chantent les mérites, ce mélange de sirops à base de codéine et de prométhazine, en plus de procurer euphories et hallucinations ne doit pas être très bon pour les dents. Au-delà des productions soignées, le duo formé par Youno Heisenberg et Jean-Pierre n’est pas à court de punchlines techniques. Mention spéciale à la belle allitération doublée d’une assonance, « Je mange des allocs dans les locaux de la mission locale ».
PNL – Oh Lala
Unanimement porté aux nues par les médias, PNL se démarque par une musicalité inédite. Les productions léchées sont sélectionnées avec le plus grand soin, mais surtout, le vocoder est enfin utilisé autrement qu’en simple artifice. Terminée la course à la punchline, éloignée la caricature du self made man de la drogue. Le deal est là, la violence aussi, mais ils s’exposent en écho avec la nécessité, le remords, la solitude et la peur.
Nekfeu – Le Horla
C’est par lui que commence l’article, il lui revient naturellement de le conclure. On voudrait répondre à ce très cher Yann Moix :
Le traître négocie les trêves, le journaliste grossit les traits Comme un coké, que connaît-il d’la philosophie des gosses illettrés